par Paul Castella - Oulala.net
Enfant, j’avais une chatte que j’appelais Mina, qui fut un jour écrasée devant mes yeux par une auto. Pour soulager mon chagrin, mes parents m’avaient peu après encouragé à adopter un chat abandonné, que j’avais baptisé Minon. Mais l’adorable animal était un fripon, qui volait du fromage dans le garde-manger et passait une part de son temps à guetter dans la cuisine ce qu’il pouvait chaparder. Un jour, il disparut, et mes parents me suggérèrent que, sans doute, il avait préféré retourner à sa vie de bohème. Des années plus tard, au hasard d’une conversation, ma mère laissa échapper l’aveu selon lequel c’était la mort dans l’âme qu’elle avait accepté qu’on emmène mon petit protégé se faire piquer chez le vétérinaire. O trahison...
Dans son numéro du 10 novembre 2004, le quotidien Libération annonce : « Des traitements chimiques pour les délinquants sexuels ». Il s’agirait de leur injecter une substance, baptisée « médicament » par ses fabriquants, qui a pour effet d’inhiber l’action des hormones sexuelles masculines. Au XIXe siècle, un médecin qui entendait soigner les garçons vicieux leur faisait porter un slip garni de pointes pour les empêcher de bander. On pourrait aussi arracher les dents des chiens qui mordent. Mutiler les pieds des voleurs de sacs pour qu’ils ne puissent plus courir. Mais la chimie, c’est tellement mieux. Plus humain. N’a-t-on pas aux USA, patrie de la démocratie, remplacé la corde par l’injection mortelle, plus compatissante ?
Selon l’article, il apparaît que ces « médicaments » ne sont pas efficaces « pour les pervers qui nient l’existence de l’autre et jouissent de sa souffrance ». Autrement dit, ils ne « soignent » que les « pervers » qui respectent l’autre et jouissent de sa jouissance.
Il y a une centaine d’années, Charles Sanders Peirce, l’inventeur américain de la sémiotique écrivait : « Un tribunal peut prononcer des arrêts et des sentences contre moi et, moi, je peux m’en soucier comme d’une guigne. Je peux penser que ce sont des paroles en l’air. Mais quand je sentirai la main du shérif sur mon épaule, je commencerai à avoir le sentiment de leur actualité ». On ne devient pas délinquant parce qu’on a commis tel ou tel acte, avec bonne ou mauvaise conscience, mais parce qu’un juge vous a déclaré tel en prononçant une sentence. Or les juges, du point de vue sociologique, sont des petits-bourgeois comme tant d’autres, qu’on imagine volontiers apprécier le charme discret d’une vie calme et pantouflarde. Ces gens, bien sûr, n’aiment pas ce qui leur fait peur, notamment l’insolence des voyous, le comportement des gens déviants, des drogués, des exhibitionnistes, le charme des séducteurs, le délire des hallucinés, et, bien évidemment, tout ce qui peut motiver des assassins, des violeurs ou des sadiques. Pour l’honnête homme qu’est le juge, tous les réprouvés font en bloc partie d’une catégorie de gens qu’il préfère mis à l’écart, matés ou morts. Aux Etats-Unis, où l’on massacrait les Indiens comme des nuisibles et l’on pendait sans autre forme de procès les voleurs de bétail, on pique aujourd’hui les criminels comme des bêtes avariées. En Iran, pays dominé par le parti de Dieu, on lapide les homosexuels et les femmes adultères. En Arabie Saoudite, patrie de l’Envoyé de Dieu, on coupe la main des voleurs, et autres gracieusetés à l’égard des personnes jugées pour crimes ou délits.
Dans les pays où règne la démocratie d’Etat, la stratégie nouvelle des maîtres de l’économie se fait en trois étapes : 1/ criminaliser la misère et toute sorte de comportement non conforme - 2/ psychiatriser les criminels - 3/ célébrer l’encadrement médico-policier de la population comme l’avènement du meilleur des mondes. Ensuite, on pourra sans problème accorder à tous l’entière liberté d’agir, puisque personne ne fera que ce qu’il est convenable de faire.
Les humains domestiqués, peuple idéal aussi bien des socialistes bien-pensants, des évangélistes libéraux que des fascistes religieux, en appellent par ailleurs toujours au sacrifice d’un bouc émissaire pour se trouver eux-mêmes justes parmi les justes. Alors on lynche, on pourchasse, on dénonce, on injurie, on persécute. On exulte quand le fouet s’abat sur les méchants que la parole des maîtres a désignés comme tels aux chiens et chiennes de garde de leurs troupeaux. Aujourd’hui l’immonde pédophile, hier l’ignoble inverti, l’affreuse sorcière ou l’inexcusable femme adultère. Ailleurs le nomade, le circoncis, le mangeur de cochon, l’adorateur de statuettes, le mécréant. Toujours on montre l’animal atteint de la rage pour justifier l’abattage de tous ses congénères. On exhibe le violeur, l’assassin, pour faire de ses pulsions, sa race ou ses habitudes la raison de ses crimes, et présenter comme des monstres tous ceux qui lui ressemblent. Et la chasse est ouverte.
« Ils » (devinez qui) sont supposés massacrer des innocents, voler des enfants, trahir la patrie, violer des adolescents, assassiner des femmes blanches, tuer au hasard, uniquement en raison de leur race, leur orientation sexuelle ou leur idéologie. A ce petit jeu, chacun est un coupable potentiel. Chacun se terre dans sa petite clandestinité, même s’il n’a généralement le courage de commettre qu’en rêve, par fantasmes interposés, ses « mauvaises actions ». C’est pourquoi le mensonge de la généralisation à partir d’un cas particulier monté en épingle est la technique de base de l’incitation au terrorisme d’Etat. Le résultat est que, aussitôt dévoilé le fautif, il devient le monstre sur qui s’abat la peur des autres d’être un jour pris en faute. La soumission du plus grand nombre est assurée par l’exécution de ceux qu’on présente comme insoumis.
Le plus étrange dans le brouhaha qui accompagne la moderne Inquisition est que les mêmes journaux, donc les mêmes lecteurs, qui encensent le non-conformisme d’artistes comme Jean Genêt, Rimbaud, Lewis Carrol, Arthur Miller, ou autres, applaudissent en même temps les initiatives des castreurs et des chasseurs d’anomalies. L’élitisme est sans doute la clé de cette apparente contradiction : ce qui est bon pour le créateur est mauvais pour le prolétaire. Le luxe et la luxure sont réservés.
Après le retour des Inquisiteurs, voici donc celui des Exécuteurs des Basses-Oeuvres, non plus cagoulés de noir comme au temps des trancheurs de têtes au nom du Roi, de l’Empereur ou de la République, mais en blouses blanches et gants de latex aseptisés. Gageons que les flics modernes seront de plus en plus encouragés à avoir l’air d’infirmiers du social.
Mais l’esprit de la liberté souffle sur le monde et les Pères fouettards, patriarches mâles ou femelles, se sentant menacés dans leurs privilèges par la montée de la démocratie à tous les niveaux de la société, font appel à la science pour remplacer leurs trop antiques martinets, leurs knouts et leurs lames tranchantes. Dans la galerie des épouvantails, la seringue va remplacer la croix.
O peuple, méfie-toi de tes guérisseurs !
Paul Castella (Reproduction possible)